« Freemen (définition) | Page d'accueil | Et pourquoi pas donner ? »

11/01/2006

Appel à la Croisade

... Tu me demandes, mon bon ami, si je connais le moyen de déchaîner le délire, le vertige, une folie quelconque sur ces multitudes de misérables qui naissent, mangent, dorment, se reproduisent et meurent dans l'ordre et la tranquillité.
... Quelle folie collective, quel délire pourrions-nous bien inculquer à ces pauvres multitudes ? Eh bien, oui, je crois qu'on peut se lancer dans une nouvelle sainte croisade, aller racheter le sépulcre de Don Quichotte qui est aux mains des bacheliers, des curés, des barbiers, des ducs et des chanoines. Je crois qu'il faut aller le racheter, ce tombeau du chevalier de la Folie, et l'arracher aux hidalgos de la raison.

... Une fois, t'en souviens-tu ? nous avons vu dix ou douze garçons se rassembler autour de l'un d'eux qui leur avait dit : "Nous allons faire une énormité." Et c'est bien là ce à quoi nous aspirons, toi et moi : que le peuple se rassemble et se mette en marche en criant : "Nous allons faire une énormité."

... Ne crois-tu pas, mon ami, qu'il y a, par ici, bien des âmes solitaires qui réclament du fond de leur coeur, quelque sottise, quelque chose qui les fasse crever ? Vois donc si on ne pourrait pas les réunir, en former un escadron, et se mettre tous en marche parce que, moi, j'irai avec eux à ta suite pour racheter le sépulcre de Don Quichotte qui se trouve, grâce à Dieu, nous ne savons pas où. L'étoile fulgurante et sonore nous le dira ?

  Donc, en marche ! Et prends bien garde que ne viennent pas se joindre aux croisés des bacheliers, des barbiers, des curés, des chanoines ou des ducs déguisés en Sanchos. Peu importe qu'ils exigent des îles à gouverner ; ce qu'il faut, c'est les expulser aussitôt qu'ils s'informeront de l'itinéraire de l'expédition, qu'ils te parleront de programme, qu'ils te demanderont malicieusement à l'oreille de leur dire dans quelle direction se trouve le sépulcre...
... Donc, en marche ! Expulse de l'escadron sacré tous ceux qui se mettront à réfléchir sur le rythme et l'allure de la marche !
 
 

Ces gens-là qui transformeraient l'escadron de marche en corps de ballet, se donnent entre eux le nom de poêtes. Mais ce n'en sont point. Ils sont tout sauf cela. Ils ne se rendent au sépulcre que par curiosité pour voir ce qu'il en est, en quête d'une sensation nouvelle et pour se divertir en chemin. Au diable !
    Par leur indulgence de bohème, ils perpétuent la couardisent, le mensonge et toutes les misères qui nous annihilent. Quand ils prêchent la liberté, ils ne pensent qu'à la liberté de disposer de la femme de leur prochain. Tout en eux est sensualité : des idées mêmes, des grandes idées, ils s'éprennent avec sensualité. Ils sont incapables d'épouser une grande et pure idée et d'engendrer avec elle une famille. Les idées,ils ne font que les collectionner. Ils les prennent pour maîtresses, ou, moins encore, pour compagnes d'une seule nuit. Qu'ils aillent au diable !

... Expulste de l'escadron tous les danseurs, expulse-les avant qu'ils ne te quittent pour un plat de haricots. Ce sont des philosophes cyniques, indulgents, bons garçons, de ceux qui comprennent tout et pardonnent tout. Celui qui comprend tout ne comprend rien et celui qui pardonne tout ne pardonne rien. Ils n'éprouvent aucun scrupule à se vendre. Comme ils vivent dans deux mondes différents, ils peuvent garder leur liberté dans celui-ci, et se faire esclave dans celui-là, à la fois esthètes et sectateurs de Pierre ou Paul. Il a été dit, il y a bien longtemps, que la faim et l'amour sont les deux ressorts de la vie humaine, de la basse vie humaine, de la vie pour la terre. Les danseurs ne dansent que pour la faim ou pour l'amour, faim de chair, amour de chair aussi. Expulse-les de ton escadron...

... Tâche de vivre constamment dans le vertige, dominé par une passion quelle qu'elle soit. Il n'y a que les passionnés qui puissent mener à bien une oeuvre féconde et durable.

... Mon pauvre ami, tu es consummé par une fièvre incessante, par une soif d'océans insondables et sans rives, par la faim de l'universel et le spleen de l'éternité. Mets-toi en marche, tout seul. Tous les autres solitaires se joindront à toi à tes côtés, sans que tu les voies. Chacun croira aller seul mais vous formerez le bataillon sacré, le bataillon de la sainte et inachevable croisade...

Miguel de Unamuno "La vie de Don Quichotte et de Sancho Pança "
texte cité en exergue du livre de Jean Lartéguy, Les Guérilleros

08:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Se libérer