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Les oubliés du Nobel

Jean-Claude Chermann* raconte avec une plume de scientifique (des faits, rien que des faits) comment, alors que - spécialiste en rétrovirologie- directeur des travaux qui ont conduit à la découverte du HIV, il a été tout bonnement oublié lors de l'attribution du prix Nobel de Médecine 2008. (J'ai même dû retourner à son livre pour retrouver son nom ).
Il en est ainsi dans la recherche. On réussit par chance, lobbying, communication, ambition, ou alors on échoue, éjecté du système par la machine infernale comme bon nombre de scientifiques en grande souffrance. Ils sont passés en si peu de temps de jeunes brillants à "pauvres largués" !
Comme je raconte cette histoire à une amie chercheuse, elle me rappelle "l'Affaire" Rosalind Franklin.
Si elle n'était pas morte d'un cancer, elle aurait été elle aussi oubliée lors de l'attribution du prix Nobel 1962 pour la découverte de la structure en double hélice de l'ADN (un prix Nobel n'est jamais attribué à une personne décédée).  Ce sujet est très sensible outre-manche où un institut de recherche londonien porte le nom de Franklin.
Dans son livre "La double hélice", James Watson décrit Rosalind Franklin comme une personne crispée et fermée aux idées nouvelles. En effet, en tant que femme et subordonnée, elle avait fort à faire pour défendre sa propriété intellectuelle (ses travaux de diffraction de rayons X) contre l'avidité de son supérieur Maurice Wilkins qui d'ailleurs communiqua à son insu, à Watson et Crick, le cliché de diffraction qui prouvait la structure en hélice de l'ADN.
Elle devait résister également au bagou d'un théoricien, Francis Crick qui irritait d'ailleurs tous ses collègues en lançant une idée nouvelle par minute. Les théoriciens sont les ennemis des chercheurs qui triment devant leurs microscopes ou leurs expériences : rien de plus facile que de lancer des idées, ils finissent toujours par avoir raison et le revendiquer, comme une horloge arrêtée qui a raison deux fois par jour.
Franklin aurait sans doute pu déterminer à elle seule la structure de l'ADN. Elle a été prise de vitesse par d'autres plus intelligents, plus brillants, plus communiquants qui ont en outre bénéficié de la trahison de Wilkins. 
Pourtant elle et son patron Wilkins ont pu publier leurs résultats dans la même revue Nature que Watson et Crick. Ce qui a sans doute valu à Wilkins de partager le prix Nobel en 1962.
Ce que je retiens de ces lectures, c'est qu'à l'époque il y avait de bons perdants. Pauling, un pape de l'époque, a été battu par Watson et Crick dans la course au Nobel, et l'a tout de suite admis avec beaucoup de fair-play. Rien à voir avec un Gallo qui jusqu'au bout ne lâche pas prise. En 1962, le nom de Franklin a au moins été cité deux fois par son collègue Wilkins, tandis qu'en 2008, celui de Chermann n'a pas été mentionné dans le discours de Nobel de ses colllègues (en fait si, Chermann est l'un des 150 noms remerciés dans une diapo de Montagnier  !).

*Jean-Claude Chermann Tout le monde doit connaître cette histoire Editions Stock

Commentaires

  • Un article intéressant. Je ne suis pas sûr que Wilkins n'aurait pas été associée au Nobel si elle avait vécue. Pauling avait déjà eu le Nobel en 1952 en chime et il a reçu le prix nobel de la Paix en 1963. Il aurait pu avoir trois fois le prix dans trois domaines différents.

    Je ne suis pas d'accord sur les théoriciens en matière de science dure (pour les sciences humaines, le cas Freud confirme bien ce que tu dis.) Il faut des théoriciens et des bricoleurs de solutions. C'est souvent le théoricien qui entraine les "chercheur" sur la piste. Sans théorie Mendel n'aurait jamais croisé ses petits pois. En physique un cas étonnant Pauli, qui avait prévu le neutrino, théoricien pur dont on dit que sa présence dans une ville faisait rater toutes les expériences de physique.

    A part ça, tu as raison, il faut de la chance dans la vie. Toi et moi, par exemple, resterons des génies méconnus et c'est dommage pour l'humanité :-(

  • Essai de commentaire (capcha invisible)

  • Bon, il ne faut pas faire aperçu alors !

  • Merci pour le commentaire.
    Je saisis l'occasion pour ajouter quelques explications :

    - Pourquoi Franklin n'aurait pas eu le prix Nobel ? Parce qu'il n'y a que 3 places, et qu'il y a toujours quelqu'un de plus haut placé pour "voler" la place, je parie que ç'aurait été Wilkins. Dans le cas du VIH, on voit bien que Montagnier a accepté les honneurs sans aucune vergogne.

    - par quel étrange raccourci je passe de "ne pas avoir eu le prix Nobel de médecine" à "échouer". Chermann a en effet une carrière des plus honorables avec une liste de publications impressionnante. MAIS il n'est pas médiatique, ses demandes de crédits sont refusées, on ne l'écoute pas. Je pense que même si peu l'avouent, il y a dans tout chercheur un tant soit peu brillant et ambitieux, un rêve "stockhomesque", la poursuite d'une illusion, mais qui nécessite plus des qualités "politiques" qu'intellectuelles.

    - pour les théoriciens, je suis assez d'accord, leur contribution est importante, même s'ils irritent ceux qui se fatiguent à faire des expériences. Je n'aurais pas dû dire "plus intelligents" car les intelligences sont multiples. Peut-être Watson et Crick ont-il fait preuve de plus d'intelligence sociale...

    - enfin, il n'y a pas eu deux mais trois articles dans la revue Nature en question et on peut se demander qui aurait été l'oublié de ce Nobel si Rosalind Franklin avait vécu !

    # Molecular Structure of Nucleic Acids: A Structure for Deoxyribose Nucleic Acid
    J. D. WATSON, F. H. C. CRICK
    Nature 171, 737-738 (25 April 1953) doi:10.1038/171737a0 # Molecular Structure of Nucleic Acids: Molecular Structure of Deoxypentose Nucleic Acids
    M. H. F. WILKINS, A. R. STOKES, H. R. WILSON
    Nature 171, 738-740 (25 April 1953) doi:10.1038/171738a0 # Molecular Configuration in Sodium Thymonucleate
    ROSALIND E. FRANKLIN, R. G. GOSLING
    Nature 171, 740-741 (25 April 1953) doi:10.1038/171740a0

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